Académie des technologies

Julie Josse

  • Chercheur avancé
  • INRIA
  • 39 ans
  • Parrainée par Pierre-Louis Lions en 2023

Pourquoi la tech ?

J’avais une certaine facilité avec les mathématiques et donc assez naturellement, je me suis engagée dans une carrière scientifique. Cela m’a permis de développer une curiosité naturelle pour les avancées technologiques. La tech est un domaine passionnant qui offre des opportunités de recherche et de développement dans de nombreux secteurs d’application. Je suis particulièrement intéressée par sa capacité à interconnecter les différents domaines et à offrir des solutions novatrices pour répondre aux défis actuels et futurs.

Votre parcours ?

Après avoir obtenu mon baccalauréat à Brest, je souhaitais poursuivre mes études en mathématiques, mais je ne voulais pas poursuivre en classes préparatoires en raison de l’accent mis sur la physique (je n’étais pas à l’époque intéressée par la physique et pensais que classe prépa se résumait à math/physique) et la compétition entre élèves. J’ai donc choisi une licence en Mathématiques appliquées pour les sciences sociales à Brest, et j’ai adoré cette expérience car j’ai pu continuer à découvrir la beauté des mathématiques tout en explorant de nouveaux domaines tels que l’économie. J’ai ensuite suivi un Master en statistiques appliquées pour l’entreprise à Rennes, où j’ai développé ma passion pour les statistiques. Après mon Master, je ne savais pas vers quelle carrière se tourner, mais j’ai obtenu un poste d’ingénieur d’études dans le laboratoire de statistiques d’une école d’Agronomie, qui m’a permis de poursuivre une thèse en parallèle.
Ma découverte du monde de la recherche en statistique a été une vraie révélation. J’ai ensuite remporté le prix de la meilleure thèse en statistique appliquée de la Société Française de Statistique, ainsi qu’une bourse Marie-Curie qui m’a permis de passer 18 mois au département de statistique de l’Université de Stanford. Grâce à ces expériences, j’ai pu obtenir un poste de Professeur à l’école Polytechnique, ainsi qu’un poste de chercheur visiteur chez Google Brain. Je suis maintenant chercheur à l’Inria, où j’ai créé l’équipe Inria-Inserm Premedical, qui se concentre sur la médecine de précision grâce à l’intégration de données et à l’apprentissage causal.

Votre première expérience professionnelle dans la tech ?

Mon travail de doctorat où je devais organiser des expériences de dégustations de vins puis développer des méthodes pour analyser les données résultantes – Eh oui, on peut faire beaucoup de choses différentes avec la tech !

Que faites-vous aujourd’hui et pourquoi ?

En tant que responsable d’une équipe de chercheurs en statistiques, en apprentissage machine et de cliniciens, je suis impliqué dans le développement de méthodes de santé numérique pour la médecine personnalisée. Plus particulièrement, je m’intéresse aux questions de « généralisation », c’est-à-dire la prédiction de l’effet d’un traitement sur une nouvelle population à partir des résultats d’un essai clinique réalisé soit dans le passé, soit sur une autre population. Les enjeux sociétaux de ces techniques sont importants, car elles permettraient de mettre plus rapidement des traitements sur le marché et de remédier aux défauts des essais cliniques, tels que leur faible représentativité des patients qui pourraient bénéficier d’un traitement et leur coût élevé. Il y a également des enjeux économiques, car le prix des médicaments peut dépendre, entre autres, de leur efficacité.
Au-delà de leur application, le développement de telles techniques est accompagné de défis méthodologiques en inférence causale, tels que la gestion des changements de distributions des données et la gestion des données manquantes lorsqu’on dispose de plusieurs sources d’informations. Ma passion pour ce domaine découle de la possibilité de trouver des solutions à ces défis en combinant les avancées en statistiques, IA et en médecine pour améliorer la santé publique.

Vos atouts pour ce poste ?

J’ai une appétence certaine pour les projets à vocations sociétales et inter-disciplinaires. Par ailleurs, cela fait plus de 6 ans que j’échange avec des cliniciens sur des projets de recherche, je suis donc plus efficace pour les comprendre rapidement, comprendre les données et les problématiques associées.
Enfin, même si je reste intrinsèquement passionnée par les développements en recherche, j’aime beaucoup gérer une équipe, transférer mes compétences et encadrer des étudiants.

Vos défis passés, vos ratés, vos grands moments de solitude ?

Mon approche en recherche se situe à la frontière entre la théorie et l’application et ce positionnement est parfois difficile. Mon objectif est de développer des méthodes statistiques et d’apprentissage automatique qui répondent à des besoins concrets dans de nombreux domaines d’application, tout en étant ancrées dans des fondements théoriques solides. Cela est essentiel pour comprendre leur régime de prédilection et savoir comment les utiliser de manière la plus sûre possible. Pour y parvenir, je collabore souvent avec des équipes possédant des compétences complémentaires afin de couvrir tous les besoins.
J’ai été marqué par des résultats et des commentaires que je considérais injustes dans le cadre d’appels à projets. Par exemple, j’ai soumis un dossier pour une chaire dont j’étais particulièrement fier et sur lequel je m’étais beaucoup investie. Le commentaire de refus indiquait que mes applications en santé n’étaient que des prétextes et qu’elles avaient une valeur purement illustrative. Cela a été difficile à accepter étant donné que je travaille en étroite collaboration avec des médecins dès le début des projets et que j’ai à cœur d’implémenter les méthodes développées jusqu’au lit des patients.

Vos meilleurs moments, les succès dont vous êtes fière ?

Heureusement, il y a beaucoup de bons moments.
Depuis 2016, je travaille avec le groupe Traumabase pour améliorer la prise en charges des patients polytraumatisés (victimes d’accident de la route, de chutes, de blessures à l’arme blanche) qui représentent la deuxième cause de mortalité et de handicap chez les jeunes adultes. Nous développons des modèles d’aide à la décision pour mieux anticiper dès la prise en charge par le SAMU, les ressources nécessaires (produits sanguins, geste de contrôle des hémorragies : chirurgie, radiologie interventionnelle, etc) à l’hôpital et mieux orienter les patients vers des centres spécialisés. L’objectif est d’accélérer la prise en charge thérapeutique ce qui est crucial pour réduire la mortalité et améliorer le devenir fonctionnel des patients. Notons, que la base de données, qui est la clé pour développer ces modèles, a été constituée à la suite d’initiatives des cliniciens conscients de la difficulté de la prise de décision dans un cadre incertain, stressant, dynamique, avec de nombreux intervenants et une fragmentation de l’information. Je suis ravie d’avoir pu aider à trouver des financements et à améliorer la collecte des données et les analyses réalisées. Je suis particulièrement enthousiaste car nous testons actuellement en temps réel dans les ambulances l’application sur téléphone portable Shockmatrix, qui vise à prévoir la survenue d’un choc hémorragique, et nous prévoyons de réaliser un essai randomisé pour évaluer les bénéfices d’une telle application.
J’ai également de très bons souvenirs de mes séjours de recherche à Stanford qui m’ont enrichi humainement et scientifiquement. Plus récemment j’ai séjourné au Simons Institute à Berkeley, qui est un lieu propice à des percées scientifiques en regroupant de nombreux chercheurs dans des conditions idéales et en rapprochant différentes communautés.
Par ailleurs, je passe aussi de très bons moments lors des manifestations scientifiques stimulantes comme par exemple le congrès UseR! des utilisateurs du logiciel statistique R qui réunit des chercheurs de différentes disciplines autour du logiciel statistique R. Au-delà des exposés scientifiques, les évènements sociaux sont vraiment propices aux belles rencontres et d’échanges.
Enfin, un commentaire d’un étudiant ou d’une personne à la fin d’un cours ou d’un exposé me satisfait pleinement.

Des personnes qui vous ont aidée/marquée ou au contraire rendu la vie difficile ?

Tout d’abord, mon enseignant du cours de régression linéaire en Master, Eric-Matzner Lober, m’a sincèrement donné la passion du domaine et m’a orientée vers mon premier travail à l’école d’Agronomie. Puis François Husson, mon directeur de thèse et collaborateur permanent, m’a toujours soutenue tout au long de ma carrière. Enfin, à Stanford, Trevor Hastie, Susan Holmes, Persi Diaconis, John Chambers et Naras Balasubramaniam m’ont accueillie chaleureusement, soutenue et fortement inspirée. Et bien entendu, mes proches.

Vos envies et défis à venir ?

Actuellement, j’ai envie de projets encore plus ambitieux, ayant un impact à court terme sur la société. Je suis particulièrement enthousiaste à propos d’une collaboration naissante avec l’Idesp (Unité de Recherche Inserm-Université de Montpellier) sur l’exposome, en particulier en ce qui concerne les maladies respiratoires comme l’asthme. Les données disponibles sont exceptionnelles, avec des informations épigénétiques, sur le microbiome, l’environnement, le régime alimentaire et les données socio-économiques, entre autres. Les défis statistiques et de causalité pour mieux comprendre les effets sont considérables et les impacts potentiels pour améliorer la prévention sont importants.
Je suis également désireuse d’encourager davantage d’interactions entre le monde universitaire, les entreprises et le gouvernement. Dans le cadre de mes travaux, j’ai développé des méthodes d’inférence causale qui pourraient s’avérer très utiles dans l’évaluation des effets de traitements. Pour cela, il est essentiel de travailler en étroite collaboration avec les autorités sanitaires. De plus, j’ai toujours souhaité mettre mes compétences au service d’organisations à vocation humanitaire.
L’un des aspects les plus plaisants du travail de chercheur est que l’on est constamment amené à apprendre, découvrir et imaginer de nouvelles choses, ainsi qu’à aborder des projets stimulants et intéressants.

Et que faites-vous en dehors de votre travail ?

En dehors de mon travail, je consacre la plupart de mon temps à ma petite fille de 2 ans et à ma famille en faisant de petites randonnées, en lisant des histoires etc. j’ai également un gout prononcé pour les voyages car j’ai grandi dans plusieurs pays et une partie de ma famille est à l’étranger, mais je fais maintenant attention à voyager de manière responsable. Pour assouvir ma passion pour les voyages, je lis des livres d’écrivains journalistes voyageurs tels que Kapuściński et Tesson. J’aime aussi écouter de la kora, un instrument de musique africain.
Je suis passionnée par les sciences, en particulier les sciences naturelles. Ainsi, je lis des livres et des articles scientifiques provenant de revues telles que Sciences ou Nature, et j’écoute des émissions scientifiques sur des sujets tels que le wood wide web, les céphalopodes et les araignées. J’aimerais également observer davantage les oiseaux, m’intéresser à l’astronomie et lire plus d’astrophysique.
Enfin, j’aime assister à des concerts et aller au cinéma, même si je n’ai plus autant de temps pour cela.

Vos héroïnes (héros) de fiction, ou dans l’histoire ?

Je n’ai pas de héros particuliers, mais je suis inspirée par de nombreuses figures et collectifs, même s’il y a certaines parties de leur histoire auxquelles je n’adhère pas forcément. Les premiers noms qui me viennent à l’esprit sont ceux de Charles Darwin, Hedy Lamarr, Alan Turing, Srinivasa Ramanujan, Marie Curie, Rosalind Franklin et toute l’équipe qui a travaillé avec elle, Gregor Mendel, Jean-François Champollion mais il y en a tant d’autres.
En général, je suis fascinée par l’aspect pluridisciplinaire de certains scientifiques qui étaient à la fois mathématiciens, philosophes, astronomes et plus encore. Enfin, je trouve fantastique que Thomas Pesquet fasse rêver autant de personnes.

Votre devise favorite ?

Je suis plutôt une personne positive, donc j’utilise souvent l’expression « ça ne peut pas être mieux » pour exprimer ma satisfaction au travail comme dans ma vie personnelle. Bien sûr, en tant que chercheur, il y a toujours de nouveaux défis et des tâches à accomplir, mais je trouve important de célébrer chaque étape franchie et de travailler avec plaisir. Pour moi, l’amusement et la passion sont des éléments clés pour maintenir ma motivation et mon engagement à long terme.

Un livre à emporter sur une île déserte ?

Quelque chose de gros comme une encyclopédie universelle.

Un message ou un conseil aux jeunes femmes ?

Je vous encourage à considérer une carrière scientifique ! Les mathématiques sont au cœur de nombreux domaines d’application et sont nécessaires dans l’ensemble de la société. Le métier de chercheur est passionnant et offre la possibilité de découvrir de nouveaux horizons. Cependant, il est important de choisir ses encadrants avec soin au début de sa carrière afin de se sentir encouragé et d’éviter les déceptions. Une fois établi, ce métier offre la liberté de choisir ses collaborateurs, ses projets et bien plus encore. Comme le dit ma collègue Claire Boyer, la connaissance rend libre. N’hésitez pas à me contacter ou à contacter des doctorants pour en savoir plus sur cette profession.

LE QUESTIONNAIRE
DU CHATELET

Le questionnaire auquel répondent les Femmes de tech est une variante du questionnaire de Proust, ainsi nommé non pas parce que Marcel Proust se serait égaré dans le métro parisien, mais en mémoire d’Emilie du Chatelet, femme de lettres, mathématicienne et physicienne, renommée pour sa traduction des Principia Mathematica de Newton et la diffusion de l’œuvre physique de Leibniz. Elle fût membre de l’Académie des sciences de l’Institut de Bologne. Emilie du Chatelet mena au siècle des Lumières une vie libre et accomplie et publia un discours sur le bonheur.

Emilie Du Chatelet

Femme de lettre, mathématicienne, physicienne

1706 - 1749